29 juillet 2008
Entretiens de femmes
Céline SADAY
Quel meilleur avis pourrait-on avoir pour se documenter sur l’évolution de la place des femmes dans la société et la vie politique françaises si ce n’est en le demandant aux premières concernées ?
La société française connaît un bouleversement des mœurs et de la place des femmes depuis la seconde guerre mondiale, cristallisé par le mouvement de « Mai 68 » : droit de vote et d’éligibilité des femmes octroyé par le général De Gaulle sous le gouvernement provisoire d’Alger, en 1944 ; Germaine Poinsot-Chapuis première femme avocat nommée ministre en 1947 ; légalisation de la pilule contraceptive (loi Neuwirth) en 1968 ; légalisation de l’avortement (loi Veil) en 1975… Ce sont quelques jalons d’une évolution qui n’en finit pas de bouleverser les mentalités.
Des femmes de la vingtaine à la soixantaine témoignent ici de la façon dont elles ont vécu et perçu le XXe siècle. Elles nous livrent une part de leur jardin secret et ce qu’elles attendent de l’avenir. Certaines réponses apportées nous livrent la connaissance que chacune a, selon sa génération et son expérience personnelle des grands tournants de l’évolution de la femme française.
Les propos ont été ici rapportés sans fard et avec peu d’embellie littéraire pour être au plus près de la pensée et de l’émotion de leurs auteures.
§ Marie, 20 ans, étudiante en philosophie, Paris.
Que représente pour vous, étudiante, la politique ?
Quelque chose dont il faut se méfier !
Pourquoi ?
Parce que c’est ce qui régit notre vie au quotidien, mais ça peut aussi faire du mal si c’est placée entre (ou prise par) de mauvaises mains.
Votez-vous ? Etes-vous syndiquée à l’université ?
Oui, j’ai voté pour la première fois aux élections régionales, il y a quelques mois. A la fac, je ne suis pas syndiquée, je n’y comprends strictement rien et je ne me sens pas représentée.
Et en tant que femme. La pilule, vous l’obtenez facilement quand vous en avez besoin ?
Oui bien-sûr, sur prescription médicale.
Savez-vous quand la pilule et l’interruption volontaire de grossesse ont été autorisées ?
C’était dans les années soixante-dix, je pense. La légalisation des contraceptifs et de l’IVG, c’était le combat de Simone Veil. Mais on n’a pas forcément ça en tête à chaque consultation chez le gynéco. On lui doit beaucoup, n’empêche. Merci Simone. J’ai de la chance d’être née après tout ça, car je sais que si un jour je tombe enceinte à un moment inapproprié de ma vie, je n’aurai pas à employer des méthodes barbares où à me mettre hors-la-loi pour me tirer de cette situation délicate.
Qu’entendez-vous par « méthodes barbares » ?
Ma grand-mère m’a raconté ça un jour. Les aiguilles à tricoter (au risque de se mutiler), les méthodes des « faiseuses d’anges », les avorteuses clandestines des campagnes qui injectaient tout et n’importe quoi dans l’utérus pour provoquer des infections et des fausses couches. Je n’en sais pas plus.
C’est donc un passé encore proche, les témoins directs existent. Mais si aujourd’hui certaines libertés n’étaient pas encore acquises, iriez-vous personnellement manifester pour que cela se fasse ?
Oui, absolument. J’ai hérité de l’esprit revendicatif de ma mère et de ma grand-mère. Ma mère, surtout, qui a plusieurs « manifs » sur son curriculum vitae, et j’en suis plutôt fière (rires).
A présent, testons votre culture générale…
Quand, selon vous, le droit de voter et d’éligibilité a-t-il été accordé aux femmes ?
En 1944, par le général De Gaulle. Je connais bien cette date parce que l’on a fêté le 60e anniversaire du droit de vote des femmes il y a quelques jours…
Pensez-vous qu’il y ait actuellement assez de femmes en politique ?
Non, je ne pense pas. Il doit y avoir une proportion de femmes actives dans ce domaine, mais inconnues et peu de grandes figures.
§ Françoise, 31 ans, orthophoniste, Lille.
Parlez-nous de vous et de votre rapport à la politique.
Je suis née à Lille en 1973. J’ai été adoptée à l’âge de neuf mois, ce qui ne m’a pas empêché d’avoir une enfance formidable. Pendant mes années de lycée, j’ai manifesté contre les réformes de M. Jospin [ministre de l’éducation, NDLR]. J’étais dans un lycée très politisé, où j’ai fréquenté des anarchistes et des communistes, même si ma tendance était nettement plus modérée. J’ai toujours voté. Parce que je n’accepte pas que l’on se plaigne sans utiliser le droit de vote.
Vous n’aviez que deux ans en 1975, vous n’avez pas ressenti les effets directs de l’adoption de la loi sur l’avortement. Que pensez-vous de cela aujourd’hui, en tant que femme ?Je suis heureuse que Mme Veil ait fait avancé les droits des femmes et évité à des enfants d’être élevés sans amour ou dans des foyers. C’est important que chaque femme puisse avoir le choix d’assumer ou non une maternité…Ceci dit, je refuse de banaliser l’avortement, ce n’est pas un moyen de contraception et cela reste un acte déchirant. L’usage de la contraception doit être systématique si l’on ne souhaite pas d’enfant. J’ai lutté au sein d’Act Up Lille pour faire évoluer les mentalités concernant le sida et l’homosexualité mais il y a encore beaucoup à faire.
Êtes-vous féministe ? Pensez-vous qu’il y ait dans le couple des tâches exclusivement féminines et d’autres masculines ?
Féministe ? Modérée alors. Je bondis quand un homme sollicite son épouse en permanence, sans jamais lever lui-même le petit doigt, quand il est irrespectueux, infidèle, mais je bondis aussi face à un comportement similaire chez une femme. Je suis plutôt pour l’égalité, le respect et le partage.
§ Véronique, 36 ans, comédienne, région parisienne.
Quel regard portez-vous sur le féminisme ?
Je pense que c’est une bonne chose quand il s’agit de donner de l’importance aux femmes, que ce soit en politique ou dans la société, parce qu’elles y ont leur place. En fait, pour moi, le « pouvoir des femmes » a toujours existé, mais dans l’ombre. Prenons l’exemple de Madame Chirac, actuelle première dame de France. Auparavant, la femme du président de la République n’était jamais exposée aux médias. La vedette, c’était le mari. Mais cette femme est de tous les combats : pièces jaunes etc… [association destinée à collecter des centimes d’euros pour améliorer le quotidien des enfants hospitalisés, NDLR]. Elle soutient son mari, mais elle fait aussi campagne pour elle-même, au niveau local, en Corrèze.
Pensez-vous que les femmes sont assez présentes dans les instances politiques, de nos jours ?
Oui. Et de plus en plus je crois.
Savez-vous quand une femme a été pour la première fois nommée ministre, en France ?
Dans les années 1950. Le poste ? Non, je ne sais pas.
Le droit de vote des Françaises date de quand selon vous ?
Des années soixante je pense. D’après Mai 68 peut-être.
§ Simone, 43 ans, commerçante, région parisienne.
Quand avez-vous voté pour la première fois ?
J’ai voté à 18 ans et j’avais même la carte du parti auquel je croyais à l’époque, et je tenais aussi des bureaux de vote parce que l’on avait des doutes sur certains résultats… Je me souviens que c’est Giscard [président de 1974 à 1981, NDLR] qui a abaissé la majorité de 21 à 18 ans. Je ne me souviens pas avoir une seule fois oublié d’aller voter. C’est un droit et un devoir, même si les élus sont parfois « ripoux ».
Quel souvenir gardez-vous de « Mai 68 » ?
J’avais sept ans. Je me souviens que Papa avait du mal à trouver de l’essence et c’était handicapant pour son travail. Ma mère faisait la grève et partout en ville, c’était une « merde indéfinissable ». C’est vrai que les français sont ingouvernables. Il y a un dicton qui dit « quatre Français dans une pièce et cinq idées »…
Comment avez-vous réagi à la loi sur l’avortement ?
J’ai applaudi des deux mains. Parce que cela a permis à plus d’une femme de sauver sa dignité, sa santé et parfois de ne pas avoir un enfant non-désiré.
Que savez-vous du féminisme ?
Ca s’appelait le M.L.F. soit « mouvement pour la libération des femmes ». Je ne suis pas adhérente mais je crois qu’elles ont fait bouger les choses en 1975. A l’époque, à chaque fois qu’une femme parlait trop, on lui disait : « t’as la carte du MLF, toi ».
A votre avis, quand les Françaises ont-elles reçu le droit de vote ?
C’est De Gaulle qui l’a donné après la guerre, en remerciement de la résistance des femmes contre les nazis. En 1950 ou un peu avant.
Quand pour la première fois une femme a-t-elle été nommée ministre ?
Sousla Cinquième République [1945 à nos jours, NDLR]. Quant à l’année précise… Je pense à 1970, avec Pompidou [président de la République, 1970-1974, NDLR].
Enfin, quelle est selon vous la proportion de femmes à l’Assemblé Nationale aujourd’hui ?
Je dirais 5 à 10 %. Ma tante est questeur à l’Assemblée. Ils sont une dizaine et elle a été la première femme à occuper ce poste.
§ Brigitte, 44 ans, sans profession, région parisienne.
Quel est votre rapport à la politique ?
La première fois que j’ai voté, c’était en 1981. C’est un grand souvenir pour moi car c’était l’arrivée de la gauche au pouvoir. J’avais 21 ans. Mon père était fou de joie. Je m’intéressais à tout cela et j’allais même aider au dépouillement des bulletins de vote avec mon père.Maintenant je suis désabusée de tout cela. Je ne suis même pas inscrite sur les listes électorales de ma ville, je ne vais pas voter. Je considère que les politiques ne sont que des magouilleurs en puissance. Seuls les extrémistes de gauche me paraissent sincères mais leurs idées ne sont pas réalisables.
Quel souvenir gardez-vous de Mai 68 ?
J’avais 8 ans et franchement je ne me souviens pas de grand-chose. En banlieue, les effets n’étaient pas perceptibles ou alors j’étais trop jeune pour m’en rendre compte.
Et la loi sur l’avortement ?
Les adolescents n’étaient pas assez informés sur ce qu’elle proposait. C’était difficile de se procurer la pilule. On ne savait pas où étaient les permanences du planning familial.
Avez-vous lu à l’époque, comme la plupart des adolescentes, le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, ouvrage résolument féministe ?
J’étais dans une classe littéraire et mon professeur nous en avait parlé mais je ne l’ai jamais lu.
Quand, selon vous, a-t-on accordé le droit de vote aux femmes ?
En 1945, c’était De Gaulle.
Quand a-t-on pour la première fois nommé une femme ministre ?
Ce devait être Simone Veil. Je ne me souviens plus de la date.
Quelle proportion de femmes y a-t-il, d’après vous, à l’Assemblée Nationale ?
Entre 10 et 20 % je pense.
§ Sylvie, 48 ans, pédiatre, Vincennes.
Quel souvenir gardez-vous de Mai 68 ?
J’ai à peine vécu Mai 68. A 11 ans, j’étais en sixième. Je me souviens que mes parents avaient peur de nous laisser sortir et aussi qu’il y avait des AG [Assemblées générales, NLDR] dans mon lycée et où allaient les « plus vieilles » ; car c’était un lycée public de filles, le lycée Hélène Boucher, à Paris. Finalement, on a fini l’année scolaire à la maison. C’est après que les choses ont changé : adieu l’uniforme ! Et bonjour la blouse ! Beige une semaine, Bleue la suivante… Mais toujours pas de pantalons… Après Mai 68, on a abandonné les blouses et porté des « pattes d’eph’ » et on se maquillait !
Et la loi Veil de 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse ?
J’avais 18 ans. Je suis tombée enceinte juste après le vote de la loi, « grâce » à une gynécologue qui était contre la pilule. Malgré le vote de la loi, c’était très difficile de se faire avorter à cause de nombreux gynécologues qui étaient contre. Les hôpitaux faisaient de l’obstruction en allongeant les listes d’attente, ce qui faisait dépasser le délai légal… J’ai donc choisi le planning familial. Là-bas, un gynécologue avortait sans anesthésie mais correctement, et il a toujours aidé les femmes en détresse. Bien entendu, je suis pour le droit à l’avortement, même si c’est un traumatisme certain (psychologique, et parfois physique). Personne ne peut s’arroger le droit de l’interdire. On ne peut pas non plus juger les circonstances qui peuvent, un jour, nous mener à avoir besoin de cet acte. Je ne le banalise pas. Et il faut d’abord prôner la contraception.
Vous parler remarquablement bien de l’IVG, seriez-vous un brin féministe ?
Je ne vois pas ce que vous appelez féministe. J’en suis probablement une. J’ai lu, il y a longtemps, Beauvoir, Giroud et même le rapport Hite sur la sexualité des femmes. Je suis pédiatre et dans mes consultations j’aide les femmes à s’affirmer et à ne pas se laisser dominer par leur homme. Mon ex-mari en était fier et me taxait de « soixante-huitarde attardée » et de féministe. Ma génération est marquée par des femmes parties de la maison pour étudier, puis gagner de l’argent mais aussi continuer à s’occuper de la maison, des enfants et du mari… Résultat : double-journée de travail et des « super-women » dont les hommes ont peur parce qu’elles n’ont pas assez besoin d’eux. Je pense que les hommes des générations suivantes sont plus partageurs en matière domestique et dans l’éducation des enfants.
Revenons-en à la politique… Votez-vous ?
J’ai toujours voté. La majorité est passée de 21 à 18 ans en 1974 après l’élection de Giscard. Je n’ai pas pu voter cette fois-là. Je vote parce que je m’y sens obligée (je suis une légaliste…) mais il y a belle lurette que je n’y crois plus. Pour les politiques, tout se résume à s’enrichir et avoir du pouvoir. Mais je pense qu’il est plus facile de faire évoluer les choses dans notre entourage qu’en votant pour des gens qui ne réaliseront pas ce pourquoi ils ont été mandaté.
Auriez-vous aimé faire de la politique ?
J’ai travaillé dans une mairie pendant longtemps. Je m’y étais posée la question de m’investir davantage pour ma commune. Mais elle était de bonnes dimensions et seuls les plus politisés avaient des chances. Je ne suis donc pas allée plus loin que d’y penser.
Quand est-ce que selon vous les Françaises ont obtenu le droit de vote ?
Après la deuxième guerre mondiale je pense. Disons… En 1945 ?
Quand a-t-on nommé pour la première fois une femme ministre ?
Aucune idée. Je vais dire en 1950, sans grande conviction.
Quelle est la proportion de femmes à l’Assemblée Nationale aujourd’hui ?
Disons entre 20 et 30 %.
Pour quel type de solution faudrait-il opter, selon vous, pour favoriser l’entrée en politique des femme ?
Certainement pas les quotas. Qu’on laisse y aller celles qui le souhaitent et qu’on leur offre des aides, surtout si elles ont des enfants à charge.
§ Geneviève, la quarantaine, femme au foyer, région parisienne.
Quand avez-vous voté pour la première fois ?
C’était dans les années 1980. Je n’ai pas voté tout de suite. Je n’avais pas de positions politiques et je ne m’orientais précisément vers aucun parti.
Quel est votre sentiment vis-à-vis du féminisme ?
Ca nous a donné des droits. Mais c’est comme partout, il y a des extrémistes et c’est que je ne comprends ni accepte pas. Etre féministe pour dénigrer un homme ce n’est pas constructif mais destructif. Oui, nous sommes différentes des hommes, mais cela peut être agréable lorsque ces différences sont réunies.
Pensez-vous qu’il y ait aujourd’hui assez de femmes dans les instances politiques ?
Non. Mais je pense que ce n’est pas « n’importe quelle femme » qui ferait de la politique. Il faut avoir du caractère, de la hargne pour s’imposer et imposer ses idées en tant que femme. C’est comme la mécanique. Il y a des « trucs » d’hommes et des « trucs » de femmes.
Quel souvenir gardez-vous de Mai 68 ?
Vraiment rien. J’étais petite fille et j’étudiais dans une école privée catholique. On n’était pas au courant des grèves et des perturbations. C’était un monde hermétique.
Quel est votre avis sur la loi Veil ? Etait-ce selon vous une grande évolution pour les femmes en matière de santé ?
Une grande évolution ? Non, je ne pense pas. Mais cela a permis à plus d’une femme de sortir de certaines misères comme les grossesses après un viol.
Vous ne minimisez pas un peu trop quand même ? La maîtrise de son corps et de sa fécondité, c’est important pour une femme, non ?
Oui, c’est vrai. Je me souviens que ma mère assumait une grossesse par an ! Tous les trois mois, ça repartait ! En fait ce qui me gêne dans l’IVG, c’est que certaines voient ça comme directement comme un moyen de contraception. Alors que ce devrait être la solution définitive, quand toutes les autres n’ont pas fonctionné. Il faut les éduquer.
En parlant d’éducation… Deux heures d’éducation sexuelle sont octroyées séparément aux garçons et aux filles au collège et au lycée. Vous pensez que ce n’est pas suffisant ?
Je ne savais pas ça. Oui, les jeunes ont besoin d’un tel encadrement pour apprendre à se protéger et mieux connaître les moyens de contraception.
Revenons brièvement à la politique…
Quand, selon vous, les femmes ont-elles obtenu le droit de vote, en France ?
Peut-être en 1948. Après la guerre en tout cas.
Et quand une femme a été nommée pour la première fois ministre ? Et à quel portefeuille ?
1975 ou 1970… Je pense à Simone Veil, ministre de
la Santé. Ah non, il y avait Françoise Giroud avant.
§ Marie-Josée, 62 ans, secrétaire à la retraite, région parisienne.
Quand avez-vous voté pour la première fois ?
J’avais la vingtaine. C’était la seule fois où ça m’a intéressé d’ailleurs. C’était quand exactement, je ne sais plus, mais c’était pour De Gaulle. C’était quelqu’un en qui j’avais confiance. Un homme droit. Pompidou aussi d’ailleurs.
Quel souvenir gardez-vous de Mai 68 ?
Un vrai bordel ! J’étais jeune mariée et enceinte. Tout ce qu’il y avait, c’était des pénuries ! On habitait Paris à cette époque. La circulation était bloquée, mon mari venait à pied de son lieu de travail me rejoindre à l’hôpital. Ces gens dans la rue… Je ne supportais pas. Je n’ai jamais eu ce tempérament. D’ailleurs, comme on est différentes, ma fille a du hériter du tempérament soixante-huitard mais pas de moi !
Quel regard portez-vous sur le féminisme ?
Je suis admiratives de ces pionnières. Mais comme je vous ai dit : l’action, c’est pas « mon truc ». D’ailleurs à l’époque, il en fallait pour faire avancer les choses. Aujourd’hui la vie est plus facile pour les femmes. On ne réalise plus ce que c’était à l’époque : pas de pilule, pas d’IVG…
Justement, sur l’IVG et le planning familial…
Je suis complètement pour ! Moi j’étais bien contente quand on m’a dit : « Madame, vous pouvez prendre la pilule ». Aujourd’hui aux Etats-Unis, ils remettent en cause le droit à l’IVG des femmes, c’est une hérésie, une atteinte à la liberté de la femme !
Quand, pour la première fois selon vous, a-t-on nommé une femme ministre ?
Les dates, je ne les retiens pas. Mais il s’agissait de Françoise Giroud.
Quelle est la proportion de femmes à l’Assemblée ?
Entre 20 et 30 %. Peut-être plus.
Précisément 10,9 %.
Ah ! Mais on n’y est pas encore arrivé…
Entre le système des quotas et celui de la parité, lequel vous semble le meilleur pour une juste représentation des femmes en politique ?
Certainement pas celui des quotas. Ca me fait penser aux quotas d’acteurs noirs des films américains. C’est du politiquement correct. On en met un peu. Mais attention à ne pas trop en mettre. Je préfère la parité bien-sûr. Parce qu’il y a des femmes qui ont leur place en politique parce qu’elles sont talentueuses, pas parce qu’elles sont des femmes.
§ Suzanne, 65 ans, professeur d’Histoire à la retraite, région Ardèche.
Racontez-nous votre apprentissage de la politique.
J’ai été très tôt politisée. C’était pendant
la Guerre d’Algérie [1954-1962, NDLR], j’avais participé à un mouvement dans mon lycée pour obtenir le droit d’écouter les informations au transistor. J’étais pendue au poste quand De Gaulle a été appelé pour sauverla France. C’est la seule fois de ma vie où j’ai été gaulliste ! Je n’avais que 18 ans en 1958, la majorité était à 21 et j’étais furieuse de ne pas pouvoir voter. Après, je me suis rapprochée des partis d’extrême-gauche sans vraiment adhérer à l’un d’entre eux en particulier. Avec mon vieux fond « anar » j’ai protesté contre la guerre d’Algérie, fait des sittings sur le cours Mirabeau à Aix-en-Provence, et « porté des oranges » aux copains déserteurs incarcérés.
Des débuts mouvementés,… L’agitation a dû être de la partie en Mai 68…
Bien sûr ! En Mai 68, j’étais prof depuis 4 ans et secrétaire du syndicat du lycée. On a occupé le lycée et même bloqué le proviseur dans son bureau toute une matinée !Avec les élèves, on a refait le monde et des balades en montagne, mais le bac a bien eu lieu. On descendait aux manifs, à Grenoble, et on n’était plus payés. Mai 68 est retombé comme un souffle avant de générer des rangs d’élèves politisés.
Quelle était votre position au moment du vote de la loi Veil ?
Je manifestais pour la pilule et l’avortement avec certaines de mes filles de Terminale. On a même pris des coups de matraque, rien de tel pour créer la solidarité prof-élèves. De toute évidence, j’étais pour cette loi, c’était l’aboutissement de nos luttes, et puis, j’en avais assez d’être fournies en échantillons de pilule par les copains médecins ! Et quelques années avant, on a fait grève pour qu’une élève qui attendait un bébé ne soit pas virée du lycée. C’était mon premier « bébé d’élève ». Je me rends compte que ce bébé a aujourd’hui…32 ans !
Derrière chaque action que vous relatez, on sent la féministe…
Féministe ? Oui, sans doute. Mais sans adhérer à aucun mouvement. C’était surtout une envie personnelle de faire bouger les choses. Le droit à l’avortement est une bonne chose là où la contraception a échoué et c’est une femme qui nous l’a apporté. Mais, avec le temps, ma fibre politique et syndicale s’est distendue. En fin de carrière, je n’étais même plus syndiquée mais ça ne m’a pas empêché d’aller aux manifs…Jusqu’en 1997 ! La dernière manif, je l’ai faite avec des ouvriers de St-Florent sur Auzonnet. Après, j’ai vraiment décroché, et puis, place aux jeunes !
Avez-vous été une fervente lectrice de Simone de Beauvoir et du Deuxième Sexe ?
Le Deuxième Sexe…Je l’ai lu en classe de Première, en 1956-57. Je n’avais sans doute pas tout compris. Alors je l’ai relu il y a deux ans. J’ai vraiment trouvé cela ringard ! Pardon Simone, mais il y a des livres de toi que j’aime mieux ! (rires)
Pensez-vous que les femmes sont assez présentes dans les instances politiques de nos jours ?
Elles pourraient l’être plus, mais le souhaitent-elles ?
Propos recueillis par Céline SADAY en avril 2004.
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BADINTER (Elisabeth), Des Relations entre hommes et femmes, Paris, Librairie générale française, coll. le livre de poche, 1987, [381 p.]
BADINTER (Elisabeth), Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003, [221 p.]
BATAILLE (Philippe) et GASPARD (Françoise), Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, Paris,
La Découverte-Syros, 1999 [201 p.]
DUBY (Georges) et PERROT (Michelle) (dir.), Histoire des femmes en Occident, tome 5 : le XXe siècle, THEBAUD (Françoise) (dir.), Paris, Plon, 1992, [env. 661 p.]
GASPARD (Françoise), SERVAN-SCHREIBER (Claude), LE GALL (Anne), Au pouvoir citoyennes : liberté, égalité, parité, Paris, le Seuil, 1992, [184 p.]
HALIMI (Gisèle), Femmes : moitié de la terre, moitié du pouvoir : plaidoyer pour une démocratie paritaire, Paris, Gallimard, [288 p.], textes du colloque de l’Unesco : « la démocratie pour les femmes, un pouvoir à partager » des 3 et 4 juin 1993.
HELFT MALZ (Véronique) et LEVY (Paule Henriette), Les femmes et la vie politique française, Paris, Presses universitaires de France, coll. Que sais-je, 2000, [127 p.]
JEDRYKA (Joëlle), Des femmes pour les communes, Paris, éd. De l’Aube, 2000, [59 p.]
MOSSUZ-LAVAU (Janine), Femmes-Hommes : pour la parité, Paris, Presses de Sciences Po, coll. la bibliothèque du citoyen, 1998, [139 p.]
SINEAU (Mariette), Des Femmes en politique, Paris, Economica, coll. la vie politique, 1988, [240 p.]
SINEAU (Mariette), Profession femme politique : sexe et pouvoir sous la 5e République, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, [305 p.]
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